Les 8 propriétaires

Il était une fois, il y a bien longtemps, un roi. Charles de son prénom. Ou Carolus comme les pédants latinophones de l'époque aimaient à dire.

La vie de Charles ne fut pas un long fleuve tranquille. Il n'eut pas l'opportunité de rêvasser en suivant nonchalamment le lit de la monarchie absolue dont le courant transmet, habituellement, implacablement, le pouvoir de père en fils : à 19 ans il vit son paternel, Charles (ça devait être pratique tient !), perdre la tête. Littéralement.

Apparemment quelques prolétaires protestataires reprochaient au monarque un mode de gouvernance par trop autoritaire et unilatéral. C'est le concept même de la royauté me direz vous, mais bon, les aristocrates de moindre naissance se mirent en tête qu'ils devaient, eux aussi, avoir leur mot à dire. Ils envoyèrent donc quelques-uns de leurs sujets défendre leurs droits. S'en suivit une sorte de révolution, et, donc, l'ététage de l'état en même temps que de Charles premier du nom.

Charles fils parvint néanmoins à reconquérir le siège familial, le poste de fonctionnaire courronné si convoité : une dizaine d'années plus tard les même aristocrates révolutionnaires, revenus à la raison, rappelèrent le fiston. A 30 ans Charles devint Charles II.

Une fois sur le trône, le bonhomme ne fut pas ingrat et n'oubliat pas que la seule volonté divine n'aurait put suffire à son succès. Même pendant ses 10 années d'exil en France, il avait pu compter sur le soutien de quelques fidèles qui méritaient désormais récompense. Ainsi, en 1663, huit d'entre eux se virent offrir la province de Caroline, du nom de Charles père, là-bas dans le nouveau monde.

Les "Eight Lords Proprietors" se retrouvèrent détenteurs, en indivision, d'un petit bout de terrain. Celui-ci comprenait, évidemment, les deux Carolines actuelles, Nord et Sud... Et même un peu plus. Certainement pour des raisons pratiques leur territoire fut en effet simplement défini (après révision en 1665), par deux parallèles : composait alors la Caroline l'ensemble des terres comprises entre les parallèles 29° et 31°30' Nord, de l'Atlantique au Pacifique. Pour ceux qui n'auraient pas de GPS intégré pour se représenter la chose, voici ce que ça donne :

carolina-grant

Même en considérant que la légitimité de la couronne anglaise sur certaines parties de ce territoire était plus que contestée, avec des villes sous contrôle espagnol ou français s'y trouvant incluses, ça fait quand même un beau jardin !

Les (3 fois) 8 trouffions

Quelques centaines d'années plus tard, une fois les anglais gourmands boutés hors du pays, le sud des Etats-Unis était une région prospère, exportant dans le monde entier son riz, son tabac et son coton. La vie y était douce et paisible, les jardins fleuris, les habitants éduqués... Bref, la belle vie, à condition de ne pas être noir évidemment. Il n'est pas meilleur système économique, pas coût du travail plus bas, pas gestion des ressources humaines plus simple et efficace que l'esclavagisme !

Maintenant, imaginez vous dans un confortable salon, entouré de tableaux et de sculptures, fumant un cigare, bercé par votre fille/épouse qui, assise au piano, fait preuve, à défaut de virtuosité, d'habileté mélodique. N'est-ce point là le rêve ultime ? En tout cas, même si ce n'est pas le votre, c'était bien celui des propriétaires de plantations autour de Charleston, Atlanta ou Richmond. Imaginez alors leur désappointement, leur indignation, leur colère, quand un hurluberlu du nom de Lincoln vint leur dire "maintenant c'est fini la glandouille, va falloir se retrousser les manches... ou au moins payer vos ouvriers noirs !". Non mais de quel droit ? T'es qui d'abord ? Président des Etats-Unis ? Ah, mais non, nous on croyait que les Etats-Unis, le vote, la démocratie, tout ça c'était pour faire joli. Mais si c'est pour se faire dicter des lois et mettre en danger notre beau mode de vie, là non, on est plus d'accord !

Du coup, en 1861, onze états du sud font sécession et entrent en guerre contre le gouvernement fédéral. Esclavagistes contre abolitionnistes, autonomistes contre fédéralistes.

Parmi les nombreux épisodes que comptèrent les 4 ans de guerre fratricide, celui concernant l'un des premiers sous-marin de l'histoire militaire mérite qu'on s'y attarde : le H.L. Hunley, rattaché à l'armée confédérée, était une sorte de gros suppositoire en métal de 12 mètres de long, prévu pour accueillir 8 membres d'équipage. La tâche des 8 "volontaires" était de propulser le vaisseau au moyen de pédaliers à bras, sans aucun système de démultiplication. La flottaison étant précaire et aucun système d'approvisionnement en oxygène n'étant disponible, mieux valait avoir les bras solides pour maintenir l'appareil juste sous la surface de l'eau.

Hunley-1

Lors du premier test, les cobayes se révélèrent maladroits et le submersible se retrouva submergé. Seuls trois des huit hommes trouvèrent la sortie à temps. On aurait pu voir là un mauvais présage, mais non, du côté de l'état major, point de découragement. On trouva 8 autres volontaires, au sens militaire du terme, et retenta l'expérience. Et là, rebelote. Légère amélioration néanmoins : le score fut cette fois de 8/8. Un sans faute ! Aucun survivant !

Comment expliquer ces deux échecs ? Peut-être le problème était-il que ce n'était là que des tests : pas assez d'adrénaline, pas assez de pression positive... Et puis tant qu'à perdre 8 soldats à chaque "plongée" autant tenter d'infliger par la même occasion quelque dommage à l'ennemi. Le troisième équipage de volontaires, tous probablement surmotivés, se vit donc attribuer une vraie mission : couler un vaisseau nordiste. L'armement du sous-marin consistait en une charge explosive, elle même munie d'un pic, le tout situé à la proue du vaisseau, au bout d'une sorte de longue perche. L'idée était d'approcher subrepticement le navire adverse, de planter la charge dans la coque en bois de ce dernier, puis de faire marche arrière, l'explosion étant déclenchée au moyen d'un filin. Du gadget à la James Bond avant l'heure !

Contre toute attente la mission fut un succès. Ou au moins partiellement, car quelques instants après l'explosion le H.L. Hunley rejoignit sa victime par 8 mètres de fond. Les 8 braves s'applaudirent-ils, oubliant que leur survie dépendait de leur moulinage ? L'explosion fit-elle des dégats colatéraux ? Difficile à dire, mais le chiffre 8 est désormais tabou chez les sous-mariniers... Allez comprendre !

IMG_2710Réplique du H.L. Hunley à Charleston, Caroline du Sud